Paroles d'experts

La Supply Chain ou le risque de l’esclavage moderne en Europe

Auriane Kerbrat
Ecrit par Auriane Kerbrat
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Ces dernières années, l’esclavage moderne prend de l’ampleur en Europe aggravant le risque éthique dans les Supply Chain européennes. Selon une récente étude de l’OIT, de la Walk Free Foundation et de l’OIM, 40 millions de personnes sont victimes d’esclavage moderne dans le monde.

Entretien avec Sylvie THONNERIEUX, responsable du service social, éthique et environnement chez ACTE International, prestataire en global supply chain management et coordinateur en France de la Foreign Trade Association (FTA) dans le cadre de la Journée Mondiale du Travail Décent le 7 Octobre.

Sylvie Thonnerieux

En 2017, le risque d’esclavage moderne a explosé dans trois quarts des pays européens, comme le révèle le Modern Slavery Index 2017 publié cet été par un cabinet anglais. Comment s’explique cette progression historique au sein de l’Union Européenne ?

Cette étude, qui évalue de très nombreux pays dans le monde sur la base de différents critères dont la pertinence du socle législatif, la bonne application des lois et le niveau de gravité des violations des droits, démontre une progression de l’esclavage moderne dans près de 20 pays européens ! L’augmentation des flux migratoires ces 5 dernières années est présentée comme un des facteurs clés de ce phénomène. En effet, les migrants qui fuient les zones de conflits où sévit la misère sont les premières victimes de l’esclavage moderne car ils sont particulièrement vulnérables à toute forme d’exploitation.

Certains pays sont-ils plus concernés que d’autres ?

La Roumanie, la Grèce, l’Italie, Chypre et la Bulgarie, principaux points d’entrée dans l’Union européenne, présentent actuellement les indices de risque d’esclavage moderne les plus élevés au niveau européen. De nombreux cas de violation des droits de l’homme et du travail y ont été recensés, allant jusqu’à la servitude et la traite esclavagiste. La situation apparaît particulièrement préoccupante en Europe de l’Est où les pays connaissent parallèlement une pénurie de main d’œuvre dans les usines. Pour autant, les plus grandes économies de l’UE ne sont pas à l’abri. En l’espace d’une année, l’Allemagne et le Royaume-Uni sont ainsi passés de la catégorie « faible risque » d’esclavage à la catégorie « risque moyen ».

Au cours des audits sociaux que vous effectuez à la demande de grands donneurs d’ordre, avez-vous constaté une dégradation des conditions de travail dans les usines européennes ?

Les situations de travail non décent sont effectivement bien réelles dans les chaines d’approvisionnement européennes et confirment le constat révélé par le Modern Slavery Index. Les conditions de travail de certains travailleurs vulnérables sont très inquiétantes, notamment en Pologne, Roumanie, Slovaquie, Albanie, Bosnie-Herzégovine et Macédoine : manque d’hygiène et de sécurité au travail, non-respect du salaire minimum légal, travail forcé d’enfants de moins de 15 ans, défaut de contrat de travail, absence de dialogue social… Même si la législation des pays concernés interdit généralement ces pratiques, la volonté politique d’appliquer efficacement les lois protectrices pour les travailleurs se heurte au réalisme économique et les systèmes de contrôle et de sanctions sont insuffisants pour engager un véritable respect des droits humains.

Cette situation préoccupante met-elle en péril le travail décent au sein de l’Union Européenne ?

Il existe un risque de voir certaines entreprises en profiter pour tirer vers le bas les conditions de travail en baissant le niveau des salaires ou encore de protection sociale. Ce serait une terrible erreur pour ces entreprises et les gouvernements de ces pays ! Nous ne le répéterons jamais assez : le travail décent est un véritable vecteur de performance durable. L’objectif est à minima, d’amener tous ces travailleurs victimes d’esclavage moderne à être considérés comme des travailleurs à part entière et de les faire bénéficier de la protection de la loi locale et de la règlementation internationale du travail, par la signature d’un contrat de travail en bonne et due forme. Et pour cela, tout le monde a son rôle à jouer.

Quels sont les premiers acteurs de ce changement ?

L’action des Etats est primordiale. Il ne suffit pas de condamner ces comportements en mettant en place des réglementations ambitieuses, comme le « UK Modern Slavery Act » au Royaume-Uni ou le « Devoir de vigilance » en France. Il faut aussi que la volonté politique soit là et que des moyens soient alloués par les Etats au contrôle du respect de la réglementation par leurs opérateurs commerciaux et industriels nationaux. L’action des organisations internationales comme l’OIT ou l’OCDE sur les sujets de supply chains responsables, en collaboration avec les Etats et les confédérations syndicales internationales, reste aussi essentielle.

Et les entreprises… Quel rôle peuvent-elles jouer ?

Plus que jamais, les entreprises peuvent agir. Leur action sur le terrain,  dans leur sphère d’influence économique et auprès de leurs partenaires dans les pays à risque, est un levier indispensable pour faire évoluer les choses dans le bon sens. Le moyen le plus efficace pour une entreprise de maitriser le risque éthique dans sa chaine d’approvisionnement est d’avoir une visibilité maximale sur tous les maillons de cette chaine : de l’interlocuteur de rang 1 au fournisseur de matière première. Ce n’est pas une tâche aisée, mais travailler sur une cartographie de sa supply chain en amont de la mise en place d’un plan de vigilance et réaliser des audits sociaux réguliers, sont deux étapes qui, associées à des sanctions économiques en cas de manquement de la part des fournisseurs, peuvent grandement améliorer le respect des droits de l’homme dans ces zones. Les entreprises donneuses d’ordres peuvent aussi inciter leurs fournisseurs à favoriser la représentation salariale et le dialogue social sous toutes ses formes, comme les syndicats et les comités de travailleurs. C’est souvent par un dialogue social constructif en interne que l’on arrive aux résultats les plus concrets.

 

 

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